Ces irréductibles... conflits!

Aux antipodes de l'harmonie, le conflit est souvent perçu comme quelque chose qui doit être tu ou éliminé. Ce billet montre qu'au contraire il est vital. Que sans conflit, il n'est pas d'évolution possible, pas de devenir, ni de l'homme ni des organisations. Qu'il nous faut donc accueillir le conflit.

"Le conflit n'est pas anthropocentrique, il est consubstantiel à la vie, à l'existence. Il est ontologique." Eloge du conflit – M.Benasayag

Il faut en effet se représenter le conflit comme la tension qui existe entre d'une part, le désir de tout organisme de développer sa capacité d'agir, et d'autre part le milieu environnant qui lui résiste. Il ne s'agit pas d'une confrontation à l'issue de laquelle il y aurait un vainqueur et un vaincu mais bien plutôt d'une multitude d'interactions d'où émerge une forme singulière (ce que Benasayag appelle un pli du paysage). Cette singularité est unique et cherchera à son tour à "persévérer dans son être" (le conatus de Spinoza)1. C'est ce même principe fractal qui est à l'oeuvre à chaque niveau de la vie, du plus simple au plus complexe.

 

Bien plus, ce principe "est valable pour toutes les dimensions dans l'organisation de l'existence – qu'il s'agisse d'un état de la vie d'un organisme ou d'une personne, d'un écosystème, d'une population, d'une institution, d'une dimension (économique, religieuse ou politique) de la vie sociale, etc", précise Benasayag.

C'est ainsi que se propage la vie, de façon réticulaire, par l'assomption des conflits. Si donc je suis en conflit, au-dedans de moi comme au-dehors, c'est que je suis traversé par la vie. Bonne nouvelle !

 

Pourtant, en dépit de sa gémellité d'avec la vie, le conflit est vécu par l'homme moderne comme quelque chose qui doit un jour définitivement cesser et faire place à l'harmonie2. Il s'y emploie et adopte différentes stratégies :

 

  • Le refoulement :

Pour la personne qui refoule, il n'y a pas de place pour le conflit en elle. Toute tension est vécue comme quelque chose d’anormal et doit disparaître. Si malgré tout elle ressent un conflit intérieur, elle se perçoit comme non viable et inadaptée.3. Elle donne alors le change et travaille sur elle à grand renfort de "zénitude", de développement personnel et de séances "psy".

 

  • Le traitement curatif :

La personne perçoit le conflit comme le symptôme d’un malentendu ou d’une déficience de l’autre.  Elle entend bien ouvrir les yeux de l’autre sur son erreur et le ramener à la raison.

 

  • L’éradication :

L'éradication, quant à elle, réduit le conflit à sa dimension binaire : l'affrontement. Il y a d'un côté le Bien de l'autre le Mal. Le mal doit être éliminé.

 

Loin d'être exclusives les unes des autres, ces stratégies d'évitement se complètent et se renforcent. Toutes aboutissent, par des chemins qui peuvent paraître contradictoires, à l'uniformisation par simplification et normalisation de la vie. 4

 

Aux antipodes de cette vision utilitariste à l'excès, et en définitive mortifère de l'existence, on trouve le conflit.

 

Accueillir le conflit, c'est accepter que les points de vue divergent, et inventer un vivre-avec. C'est faire en sorte que "tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes compossibles", c'est à dire "possible avec ce qui est". Partir de la réalité et non d'un idéal. C'est comprendre que l'autre n'est pas réductible à ce qui me plaît ou me déplaît, qu'il est Autre tout simplement et que je dois composer avec. C'est se donner l'opportunité, non d'un compromis où chacun consentirait à s'auto-limiter, mais d'une troisième voie, inattendue et plus riche. C'est être en situation de faire l'expérience des dimensions multiples et sensibles de l'autre. C'est prendre le risque de se dévoiler, de faire l'aveu de sa différence, de faire prévaloir son équilibre personnel sur l'équilibre social5. C'est n'en avoir jamais fini. Comprendre que le conflit est tension du Devenir. C'est n'émettre aucun jugement moral car tout est situationnel (mais non relatif). Que l'on ne peut comprendre la situation qu'à condition d'être "embarqué", c'est à dire impliqué physiquement, mentalement et émotionnellement.6

 

Accueillir le conflit, c'est ne plus raisonner en termes de tolérance ou d'intolérance, c'est être a-tolérant, et donc se situer dans un ailleurs, à mi-chemin entre dualité et monisme. C'est comprendre "la coévolution entre les couleurs des fleurs et la vision des abeilles"7 et qu'agir, c'est énagir, c'est à dire agir par couplage avec son environnement proche et sensible.

  • 1. L'éthique - B.Spinoza
  • 2. L'harmonie sociale est le type même de l'ultrasolution dénoncée par P.Watzlawick dans son livre Comment réussir à échouer - trouver l'ultrasolution.
  • 3. "Comprendre que cet homme abstrait de la modernité, loin d'en avoir terminé avec ses conflits intérieurs, les refoule. L'homme sans qualités n'est pas un homme sans conflits, c'est un homme qui vit ses propres conflits comme quelque chose d'anormal, et se vit lui-même très profondément comme un être non viable." - Eloge du conflit - M.Benasayag
  • 4. C'est ainsi que le berger n'est plus vu que comme l'exploitant ou l'exploiteur agricole, selon les points de vue. Exploitant pour celui qui considère que le but du berger est de "vendre la bête", exploiteur pour cet autre, défenseur de la cause animale. L'un comme l'autre simplifient à l'extrême et oublient le paysage. Car :

    "Pour ce berger qui entretient des rapports privilégiés et singularisés avec ses bêtes, qui les soigne avec la même attention qu'il aura plus tard pour les aider à mettre bas et qui confie leur garde à son chien, certain que, même sans savoir compter, l'animal est capable de savoir en permanence s'il lui manque un mouton, tout cela, pour le berger ne pourrait jamais s'ordonner d'une façon simpliste, lisible et transparente, d'après une grille de lecture utilitariste. Chaque rapport du berger avec ce qui l'entoure, ses moutons, les autres humains, le soleil, la neige, n'est ordonné que par le fait qu'il est berger. Il participe entièrement, et au même titre que chacun des autres éléments du multiple, d'une constellation, d'un paysage.(...)

    Nous voyons bien (malheureusement trop bien) où réside le piège, le sophisme de notre époque, qui nous ferait accepter comme naturel que le seul objectif du berger puisse être de vendre ses moutons, au point que, s'il pouvait se passer des moutons et avoir directement l'argent, cela serait beaucoup mieux. Nous lui conseillerions, par exemple, d'arrêter l'élevage extensif, d'élever ses moutons de façon à perdre moins de temps, puisque le temps c'est de l'argent..."(Fragilité - M.Benasayag) Et du côté des abolitionnistes de l'élevage animal, nous lui conseillerions d'arrêter l'élevage tout court, et de se reconvertir dans l'agriculture bio et maraîchère, même si la montagne ne s'y prête guère…

    Je ne résiste pas à l'envie de vous faire partager, dans ce même ordre d'idée, cet extrait de Citadelle de Saint-Exupéry :

    "Mais j'ai su découvrir les digues qui me fondaient un homme, au hasard de mes promenades dans une campagne étrangère. J'avais emprunté au pas lent de mon cheval un chemin qui liait un village à l'autre. Il eût pu franchir droit la plaine, mais il épousa les contours d'un champ et je perdis quelques instants à ce détour et pesait contre moi ce grand carré d'avoine, car mon instinct livré à lui-même m'eût mené droit, mais le poids d'un champ me faisait fléchir. Et m'usait dans ma vie l'existence d'un carré d'avoine, car des minutes lui furent consacrées, qui m'eussent servi pour autre chose. Et me colonisait ce champ car je consentais au détour, et alors que j'eusse pu jeter mon cheval dans les avoines, je le respectai comme un temple. Puis ma route me conduisit le long d'un domaine clos de murs. Et elle respecta le domaine et s'infléchit en courbe lente à cause de saillies et de retraits du mur de pierre. Et je voyais derrière le mur, des arbres plus serrés que ceux des oasis de chez nous et quelque étang d'eau douce qui miroitait derrière les branches. Et je n'entendais que le silence. Puis je passai le long d'un portail sous le feuillage. Et ma route ici se divisait, dont une branche servait ce domaine. Et peu à peu au cours du lent pélerinage, tandis que mon cheval boitait dans les ornières, ou tirait les rênes pour brouter l'herbe rase le long des murs, me vint le sentiment que mon chemin dans ses inflexions subtiles et ses respects et ses loisirs, et son temps perdu comme par l'effet de quelque rite ou d'une antichambre de roi, dessinait le visage d'un prince, et que tous ceux qui l'empruntaient, secoués par leurs carrioles ou balancés par leurs ânes lents, étaient, sans le savoir, exercés à l'amour."

  • 5. Global burn-out - P.Chabot
  • 6. "Si nous divisons par une vitre transparente un aquarium jusqu'alors occupé par des poissons entretenant des relations tout à fait normales, nous allons créer entre eux, par simple surdétermination topologique, un affrontement derrière lequel aucune autre réalité n'existera que celle de cette surdétermination. Et, dès qu'on enlèvera la vitre, ils vont s'entretuer. Il y a là un mécanisme de production d'identités closes sur elles-mêmes en même temps que d'opposition. C'est précisément ce mécanisme qui caractérise la logique de l'affrontement, véritable dégénérescence de la logique complexe du conflit. (…) Il n'y a pas de connaissance profonde de la situation sans engagement en elle parce que l'une des conditions fondamentales de la connaissance de surdétermination de la réalité, condition aussi du dépassement de l'affrontement, est la nécessité de l'agir." - Eloge du conflit - M.Benasayag. Note : comment ne pas voir dans la télévision cette vitre transparente qui, nous donnant à voir une réalité dans laquelle nous ne sommes pas immergés, nous confine à l'impuissance, à la tristesse et nous conduit à la haine...
  • 7. Ecoumène - Augustin Berque - p195