De l'architecture des cathédrales à l'anarchitecture contemporaine

La nuit, vue du ciel, la planète semble brûler. Serions-nous pyromanes? Il semble que oui à en juger par la disparition de 58% des populations de vertébrés entre 1970 et 2012. Pourtant, il y a matière à espérer. Car "quelque chose de neuf est en formation sur notre planète", et dont cette image témoigne : l'émergence d'un "véritable système nerveux". Reste à le doter d'une âme pour que l'humanité parvienne à stopper l'incendie... Mais comment?

Photo prise à bord de l'ISS

Il me semble que quelque chose de neuf est en formation sur notre planète. Les progrès matériels des temps modernes ont certes reliés les hommes par une sorte de véritable système nerveux. Les liaisons sont innombrables. Les communications sont instantanées. Nous sommes matériellement unis comme les cellules d'un même corps. Mais ce corps n'a point encore d'âme. Cet organisme n'a pas encore conscience de soi. La main ne se sait pas solidaire de l'œil. Saint-Exupéry - Lettre à un américain

 

Comme le montrent cette image et la vidéo en bas de page, nous avons colonisé toute la planète. Notre réussite est éclatante. Mais nos conquêtes s’accompagnent d’un lourd tribut écologique : « Les populations de vertébrés ont ainsi chuté de 58 % entre 1970 et 2012. Si rien ne change, ces populations pourraient avoir diminué en moyenne des deux tiers (67 %) d’ici à 2020, en l’espace d’un demi-siècle seulement. » 1

 

Notre colonisation, extrêmement rapide et efficace, s’apparente à celle des fourmis : à mesure que nous étendons notre territoire, nous grignotons la vie biologique. Nos réseaux de communications évoquent davantage les galeries labyrinthiques des fourmis que le ballet des abeilles qui, elles, propagent le vivant à mesure qu’elles prospèrent.2

 

Vu du ciel, notre activité dessine comme des volcans d’où s’épanchent des coulées de lumière qui embrasent la terre. Les mains s’agitent, fabriquent mais sont aveugles. « La main ne se sait pas solidaire de l'œil » nous dit Saint-Ex.

 

Confusément, nous comprenons que « quelque chose de neuf est en formation ». Car ces travées de lumière évoquent l’incendie mais aussi l’émergence d’une architecture neuronale. Encore faudrait-il parler d’anarchitecture tant l’activité humaine semble déraisonnable, inconsciente, suicidaire. Comment faire en sorte que ces coulées de lumière incendiaires se transforment en coulées de miel nourricières?

 

Sans doute grâce au miroir !  Car nous avons nous aussi, comme les abeilles, appris à voler et les images prises depuis la station orbitale ISS nous permettent de prendre conscience de notre activité tellurique. Grâce à ce miroir technologique, nous pouvons nous voir. Et le spectacle est à la fois fascinant et terrifiant. Nous discernons mal la disparition des espèces mais nous voyons l’incendie qui se propage ! Une conversion est nécessaire. Et cette conversion nécessite de faire un retour sur nous-mêmes.

 

C’est-à-dire à nous poser les questions essentielles : à quoi bon cette agitation ? Quel mode de développement devons-nous inventer qui préserve notre avenir ? Nous savons mieux que jamais nous orienter dans l’espace ; il nous faut désormais réapprendre à nous orienter dans le temps.

 

Sans doute éblouis par les progrès de la science, nous avons tissé sur la planète un maillage dense de nœuds horizontaux, mais dans le même temps, avons défait les nœuds verticaux qui nous reliaient aux dieux et au mystère. La trame qui en résulte est à deux dimensions, très spatiale et matérielle.

 

 

Il nous faut de nouvelles clefs de voûte pour bâtir de nouvelles cathédrales et nous installer ainsi dans une temporalité longue et grosse de sens. Une temporalité longue qui n’est pas ralentissement du rythme mais transformation de l’épreuve du « sprint pour la vie » en « relais intergénérationnel », soucieux de la qualité de son legs. Une temporalité qui ne cherche pas l’éternité de son vivant - le transhumanisme -, mais l’éternité à travers les générations. Une temporalité qui renoue avec une forme de solidarité transgénérationnelle, seule véritable signature du progrès.

 

Pour qu’il en soit ainsi, il faut des structures comme jadis les cathédrales contre lesquelles échanger son énergie et sa force de travail. Des structures permettant d’accueillir et de faire droit à ce désir d’éternité, à cette tension du devenir qui habite les hommes et que l’on appelle communément l’âme. Cette âme qui fait si cruellement défaut au corps que l’humanité a forgé sur la planète, selon Saint-Ex.

 

Alors Gaïa brûlera-t-elle? Paris n'a pas brûlé aux pires heures de son histoire. De même, il faut croire que nous aurons bientôt pris la mesure de la situation, compris que la guerre que nous livrons à nous-mêmes est définitivement perdue. Et alors les illusions s'effondreront, et avec elle sa clef de voûte qui est le primat que nous donnons aux logiciens, dont on voit bien qu'ils déraisonnent. Et qu’il nous faut renouer avec l’esprit qui éclaire l’intellect :

 

Le mental intuitif est un don sacré et le mental rationnel est un serviteur fidèle. Nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don. Albert Einstein

 

 

Gaïa brûle-t-elle?

 

"Déjà, dans l'océan d'ombre que Dieu domine,
L'archipel ténébreux des bagnes s'illumine;
Dieu, c'est le grand aimant.
Et les globes, ouvrant leur sinistre prunelle,
Vers les immensités de l'aurore éternelle,
Se tournent lentement." Victor Hugo