L'entreprise à l'épreuve de son rayonnement : fossile ou laser ?

Pour attirer les clients, les entreprises se parent de mille feux. Ce billet évoque une piste permettant de briller davantage : de passer en quelque sorte de l'âge de l'ampoule incandescente à celui du laser. En jouant sur les analogies, il explique la nécessité de disposer en interne d'un miroir semi-réfléchissant.

 

Connaissez-vous le principe de fonctionnement du laser? Non? Alors je vous propose de regarder la petite vidéo en bas de cette page. Sinon, en quelques mots, voici comment cela fonctionne :

 

Lorsqu'un photon percute une particule excitée, cette dernière émet un photon identique au premier. Maintenant imaginez une boite (cavité de résonance) dans laquelle sont disposés deux miroirs qui se font face et des particules excitées entre les deux. Dès qu'un photon percute l'une des particules, une réaction en chaîne se déclenche car chaque photon émis par les particules est renvoyé par les miroirs et percute à son tour une autre particule. On obtient ainsi une ribambelle de photons tous identiques qui, en traversant le miroir semi-transparent, forment une lumière d'une extrême cohérence, dénommée rayon laser.

 

Maintenant, imaginez que la cavité de résonance soit votre entreprise, que chaque particule soit l'un de vos collègues, et que les photons soient les informations que les collaborateurs s'échangent.  Que faudrait-il pour que ces informations soient synchronisées de telle sorte que votre entreprise rayonne tel un laser? Quelle pièce manque-t-il au dispositif?

 

 

Un miroir.

 

Malheureusement, dans la plupart des entreprises, il n'y a pas de «miroir» permettant de faire le point sur ses émotions. Avec pour conséquence que les collaborateurs taisent la plupart des griefs qu'ils ont à l’égard de leur travail, de leurs collègues, de la direction et de l'entreprise. En proie à ces conflits intérieurs, ils les manifestent occasionnellement sous forme d'animosité, de mélancolie, de condescendance, de soumission, et mille autres attitudes selon le tempérament de chacun et les situations. Certains s’épanchent, d’autres gardent tout pour eux. Beaucoup de non-dits, de commérages, d’alliances finissent par transformer l’entreprise en terrain d’affrontements plus ou moins souterrains.

----------------

Déployer un miroir au cœur de l'entreprise, c’est passer de la lampe à incandescence au rayon laser

 

Concrètement, déployer un miroir, c'est inviter les personnes à exprimer leurs tensions, leurs affects, puis à faire la lumière sur les motifs qui les sous-tendent. C’est-à-dire à séparer les affects  de leurs causes extérieures que l’on imagine toujours confusément1. C’est chercher à comprendre ce qui se joue en soi, ce qui motive les « j’aime / j’aime pas » qui nous servent de guide tout au long de la vie ; mais parfois nous égarent. C’est ne jamais culpabiliser la personne parce qu’elle a toujours raison, au sens où elle a de bonnes raisons de ressentir ce qu’elle ressent et de réagir comme elle le fait. Mais c’est comprendre que l’on peut avoir de bonnes raisons et pourtant s’égarer, en raison justement d’une méconnaissance de ce qui se joue en soi. Et ce qui se joue, c’est un conflit irréductible entre deux pulsions biologiques parfois antagonistes : la pulsion de survie, protectrice de soi et par définition égoïste, et la pulsion d’évolution et de survie de l’espèce, c’est-à-dire d’amour altruiste envers les autres et de quête du « vrai, du bien, et du beau ».

 

Ce travail d’élucidation permet de remplacer les « j’aime / j’aime pas » par des « ce que j’aime, c’est… ». Autrement dit, il permet de passer de la réaction, qui souvent nous dessert, à l’action, qui est d’aller vers ce qu'on désire, vers ce qui fait sens. Et ce qui fait sens, c'est ce qui permet de faire l’assomption des deux pulsions biologiques antagonistes que nous avons évoquées, de les sublimer en quelque sorte. Avec pour résultat un mieux-être et un sentiment de fierté.

 

Faire l'assomption des deux pulsions biologiques, l'une de survie individuelle et égoïste, l'autre évolutive et altruiste, c'est les sublimer en cheminant sur la voie du milieu, comme ces alpinistes qui font l'ascension, de la montagne et d'eux-mêmes, en cheminant sur la crête.

 

Ce travail, qui redonne du pouvoir sur sa vie, procure de grandes satisfactions. Mais il n'est pas aisé2. C’est pourquoi il est utile de se faire accompagner d’une personne qui sache tendre ce miroir semi-réfléchissant permettant de clarifier ce qui se joue en soi.

 

------------

 

Il est de l'intérêt de l'entreprise de donner l’opportunité à ses employés qui le désirent de faire ce travail d’introspection semi-dirigée, pour au moins trois raisons :

 

  • Plus de loyauté et d’engagement : Les collaborateurs se sentent considérés pour ce qu’ils sont véritablement : des êtres en devenir, et non simplement des compétences (quand bien même elles seraient reconnues). Ils posent un autre regard sur leur entreprise qui leur offre cette possibilité d'accéder à une meilleure connaissance de soi. Et par là leur donne cette opportunité de s'échanger contre plus grand qu'eux-mêmes, et non plus seulement contre un salaire. L’entreprise, désormais vécue comme lieu d’accomplissement, suscite engagement et loyauté de leur part.
  • Un meilleur climat : Plus les salariés se connaissent eux-mêmes et plus ils prennent conscience de ce qui ils ont de commun avec les autres. Carl Rogers l'a exprimé ainsi: «Comment se fait-il que, plus nous nous enfonçons dans notre moi particulier et unique à la recherche de notre identité individuelle, plus nous trouvons l'espèce humaine tout entière ?» Les différences, auparavant vécues comme des incompatibilités insurmontables3, s’estompent. Il y a toujours des conflits (heureusement car ils sont signes de vitalité !) mais ils ne dégénèrent plus en affrontements stériles.
  • Créativité et synergies : Les collaborateurs cherchent désormais moins à défendre leurs positions et à avoir raison, qu’à devenir. Partant, ils cherchent davantage à s’articuler aux situations dans le sens de leur "utile propre" plutôt qu’à les affronter ou à les fuir. Ils collaborent davantage et sont capables d'une plus grande ouverture d'esprit. L'organisation est moins figée, plus agile, tant en interne qu'avec les parties prenantes externes, ce qui permet à l'entreprise de développer des collaborations innovantes et synergiques.

Déployer un tel miroir au cœur de l'entreprise, c’est passer de la lampe à incandescence au rayon laser. De la lampe à incandescence qui présente un mauvais rendement parce qu'épuisant une partie de son énergie dans de vaines querelles, au rayon laser qui harmonise et concentre son énergie sur l'essentiel.

 

  • 1. Scolie, proposition 20, partie V de l'Ethique - Spinoza
  • 2. "Comment serait-il possible en effet, si le salut était tout proche et qu'on pût le trouver sans grand travail, qu'il fût négligé par presque tous? Mais tout ce qui est précieux est aussi difficile que rare." Scolie, proposition 42, partie V de l'Ethique - Spinoza
  • 3. "La nature est ainsi faite que chacun désire que les autres vivent selon sa propre constitution." Scolie, proposition 4, partie V de l'Ethique - Spinoza
Mots-clés: