Mission de l'entreprise : Mission impossible ?

Comment gère-t-on les inévitables contradictions entre performance et précaution, court terme et long terme, intérêts individuels et bien-être collectif? Ces préoccupations, dont se faisait l'écho le patron de Danone en 2009, sont celles d'un nombre de plus en plus grand de dirigeants d'entreprise. Ce billet avance qu'il est impossible de venir à bout de ces contradictions par le seul usage de l'intellect. Et il dessine une autre voie.

"[Les évolutions de la crise] nous rappellent ainsi qu'on ne peut faire l'économie d'une forme de solidarité entre acteurs. Elles nous rappellent le bon sens : qu'aucun organisme ne se développe dans un milieu appauvri ou dans un désert. Et qu'il est donc de l'intérêt même d'une entreprise de prendre soin de son environnement économique et social, ce qu'on pourrait appeler, par analogie, son "écosystème".
En d'autres termes, une entreprise doit créer de la valeur pour ses actionnaires car sans leur investissement il n'y a pas d'économie. Mais au même titre qu'elle doit créer, à travers ses propres investissements, de la valeur et de la richesse pour ses autres parties prenantes. Car c'est aussi du développement et du bien-être de son environnement que dépend sa pérennité. Et c'est de cette manière qu'elle acquiert son utilité sociale.
La question n'est donc pas de savoir s'il faut ou non faire du profit : un dirigeant qui oublierait qu'un niveau de profit satisfaisant est le premier critère de succès et de durabilité conduirait l'entreprise à sa perte. La question est de savoir comment on construit son profit dans la durée et comment on l'investit en tenant compte des contraintes et des intérêts de ses différentes parties prenantes. En un mot, comment on gère les équilibres complexes et les inévitables contradictions entre efficacité et protection, court terme et long terme, intérêts individuels et bien-être collectif..." Franck Riboud - Danone - 02 mars 2009 - Le monde : la crise impose de repenser le rôle de l'entreprise

Comment en effet concilier intérêts individuels et bien-être collectif ? Comment prend-on en compte les intérêts non seulement de toutes les parties prenantes mais encore ceux des générations à venir?

 

Dans la logique qui prévaut aujourd'hui, on a tendance à ne voir ces problèmes que sous l'angle de l'équilibre. En gros, le "thermostat" serait mal réglé. Il suffirait de mettre en place un mécanisme permettant un meilleur équilibre "entre efficacité et protection, court terme et long terme, intérêts individuels et bien-être collectif". Mais s'agissant d'«équilibres complexes» mettant en jeu des intérêts contradictoires sur de multiples niveaux (Individus, entreprises, nations), on comprend assez facilement qu'il s'agira toujours d'équilibres obtenus dans des rapports de force. Et qu'il vaudrait mieux parler de rapports de domination (d'où les inégalités croissantes) ou d'équilibres obtenus par la terreur (la dissuasion nucléaire en étant le parfait exemple).

 

Là où la nature semble exceller, nous échouons. Pourquoi ne parvenons-nous pas à gérer ces équilibres complexes? Pourquoi la nature permet-elle la multiplication et la cohabitation des espèces quand, par notre activité, nous avons fait chuter la biodiversité de plus de la moitié en l'espace de 40 ans? 1

 

Il faut y voir sans doute la main invisible de Descartes pour qui «nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature» était hautement souhaitable. Depuis les Lumières, la connaissance des lois de la matière l'a emporté sur celle de l'esprit. Depuis le XVIIIème siècle, nous avons progressivement coupé les liens qui nous unissaient au mystère, nous rendant responsables de notre devenir. Depuis nous n'avons de cesse de vouloir tout contrôler, tout maîtriser, même (et surtout) s'agissant de notre avenir. Et nous y parvenons dans une certaine mesure, mais de façon extrêmement brutale et destructrice.

 

Il ne s'agit en rien de condamner le siècle des Lumières qui nous a permis d'émerger de l'obscurantisme religieux. Mais il faut voir dans ce siècle un début de révolution qu'il nous faut désormais parachever, sous peine de voir s'accentuer le chaos.

 

  • Parachever la révolution des Lumières, c'est reconnaître que nous nous sommes trompés lorsque nous avons cru au pouvoir de la science de tout organiser, à l'image d'Ernest Renan qui déclarait au XIXè siècle :

Organiser scientifiquement l'humanité, tel sera le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse mais légitime prétention.

"Organiser scientifiquement l'humanité", une formule qui n'est pas sans rappeler l'Organisation Scientifique du Travail, dont on sait aujourd'hui à quel point elle est au contraire déshumanisante...

 

  • Parachever la révolution des Lumières, c'est reconnaître que nous nous sommes trompés aussi quand nous avons cru que le progrès technologique nous permettrait un jour de vivre dans une société d'abondance et forcément heureuse, et que cela valait bien quelques sacrifices. A l'image de Keynes, lorsqu'il déclarait :

Cent ans au moins encore, il nous faudra prétendre vis-à-vis de nous-mêmes et vis-à-vis des autres que, comme disent les sorcières de Macbeth, ce qui est laid est beau, car ce qui est laid est utile et ce qui est beau ne l'est point. L'Avarice, et l'Usure, et la Méfiance sont les Dieux qu'il nous faut conserver encore un petit moment.

Malheureusement, près d'un siècle plus tard, nous sommes toujours sous l'emprise de l'avarice, de l'usure et de la méfiance, sans que rien ne laisse présager de leur disparition prochaine...

 

  • Parachever la révolution des Lumières, c'est en revanche être reconnaissant à l'égard de ce mouvement philosophique qui a permis l'essor formidable des sciences et nous conduit aujourd'hui à questionner le "réel", et notamment les notions d'espace et de temps. Un "réel" qui désormais tient compte de l'observateur. Un "réel" relatif, qui ne se laisse approcher qu'autant qu'on le contraint à se manifester par des appareils de plus en plus sophistiqués. Et qui, étrangement, à mesure qu'il se dévoile, nous révèle sa vraie nature : non pas un être là, objectif, posé devant nous, mais un être relié, un être tissé d'innombrables interactions, parmi lesquelles celles de l'observateur (ou du dispositif d'observation, qui n'est somme toute que le prolongement de l'observateur). Finalement le "réel" est cet être qui fait contention, corsète, règle, intrique les interractions des uns et des autres en un Tout cohérent. Il est tel un organisme, imposant l'unité à ses parties par l'intermédiaire de ses lois inflexibles. Mais un organisme docile aussi, laissant, à l'intérieur de ses lois, toute latitude à ses parties, y compris celle de se détruire... Ironie de l'histoire, la science nous amène à penser le "réel" comme un Dieu qui se serait retiré, faisant shabbat, laissant libres les hommes, mais implacable quand il s'agit de faire respecter ses lois ontologiques.
  • Parachever la révolution des Lumières, c'est donc être conscient que nous sommes libres, mais assujettis à quelque chose de plus grand que nous. Un plus grand que nous qui signe notre incomplétude, dont aucune théorie scientifique ne saurait venir à bout ainsi que Gödel l'a démontré. Mais une incomplétude qui n'est pas une limite posée à notre connaissance. Bien au contraire, une limite que nous pouvons faire reculer à l'infini, signe de l'incroyable pouvoir de création de nous-mêmes et de la Vie. Comme l'a dit Spinoza, "on ne sait pas ce que peut le corps". Et nous devons avoir du Corps une idée élargie aux parties extensives dont nous nous dotons (appareils de mesure, outils, prothèses artificielles, moyens de transport et de communication, etc.)
     
  • Parachever la révolution des Lumières, c'est avoir compris que nous sommes les bâtisseurs d'un méga-être en devenir, et que nos guerres fratricides sont comme les douleurs de nos mauvaises articulations à l'organisme dont nous sommes les parties. Que s'il en est ainsi c'est parce que nous nous sommes rendus aveugles aux signaux d'alerte que  nous envoie notre Grand Corps malade. Que nous avons cessé de l'écouter, nous pensant en exil sur une planète perdue dans le Cosmos. Il n'en est rien! Le temps et l'espace ne sont plus objectivement tout à fait sûrs. Constructions de notre esprit, ils permettent de nous orienter. Mais munis de nos dernières prothèses technologiques, nous voyons le "réel" se moquer du temps ("rétrocausalité" quantique) et de l'espace (intrication quantique). Si l'espace et le temps tels que nous les percevons sont constructions de notre esprit, nous ne sommes plus des naufragés de l'espace mais des explorateurs du "réel" qui se trouve en deçà de nos perceptions et de la représentation que nous nous en faisons. Un mystère qui se tient là, tout entier à portée de nous, dans un éternel présent.
     
  • Parachever la révolution des Lumières, c'est dépasser la confusion qui règne en raison de notre attachement à une vision dualiste du monde alors que l'image que le miroir de la science nous renvoie de la "réalité" est celle d'une communion, de quelque chose qui semble savoir tout de tout en chaque instant, qui chorégraphie et ordonne l'ensemble des entités de l'univers dans une sorte de danse, et dont les manifestations physiques sont les fruits des interactions de ces mêmes entités. Une danse n'autorisant aucune entorse aux règles. Mais une danse autorisant les bons comme les mauvais danseurs.
     
  • Parachever la révolution des Lumières c'est donc devenir des danseurs accomplis, sachant nous mettre à l'écoute de notre mystérieux partenaire.

Et cela commence sans doute par cesser d'aller contre sa volonté, par cesser de n'en faire qu'à notre tête. Comme dans la prière, se soumettre à lui et lui dire désormais : «Que ta volonté soit faite». Prière à laquelle il ne sera pas répondu, mais prière essentielle car elle nous place, qui que nous soyons, en état de subordination vis-à-vis d'une entité dont nul ne saurait se soustraire, sauf à enfreindre les lois ontologiques, et exposer le Grand Corps entier à des convulsions dont chacun aurait à souffrir (ce qui n'empêche pas la grande majorité de le faire).

 

Devenir des danseurs accomplis, c'est ensuite développer une communication avec notre mystérieux partenaire. Car comment apprendre à danser sans feedback? Il faut bien qu'il réponde à chacun de nos pas! Et qu'ainsi nous puissions nous corriger et progresser et entrer dans la danse. Ce feedback, ce sont les émotions. Que disent-elles de notre état? Sommes-nous à notre juste place? Avons-nous le sentiment d'être en harmonie avec la situation qui est la nôtre? Et si non, que convient-il de faire? C'est à ce travail d'élucidation de nos émotions auquel nous convie Spinoza dans l'Ethique, et tant d'autres auteurs depuis, de sorte que nous puissions sortir des réactions mécaniques et ainsi agir dans le sens de notre utile propre, un "utile" conséquent, bon pour soi et pour les autres.

 

Devenir des danseurs accomplis, c'est enfin développer une complicité, un dialogue avec notre mystérieux partenaire. Un dialogue reposant sur un autre langage que celui de la logique formelle car s'agissant de l'inconnu, comment pourrions-nous être amenés à dialoguer de façon simpliste et binaire? Un langage permettant de communiquer en dépit du silence de notre mystérieux partenaire. Un langage des signes donc, fait de symboles, de métaphores, d'analogies. Un langage permettant de partir à la recherche de l'inconnu en nous appuyant sur des choses connues mais disparates, et dont le rapport entre-elles nous parle. Un langage faisant des ponts, créant des liens entre des éléments épars, permettant de porter un regard neuf sur le monde.

 

On le voit, venir à bout des contradictions évoquées par F.Riboud, c'est user de la Raison des Lumières. Mais une Raison qui, élucidant nos affects et instaurant un dialogue intime et symbolique avec Le mystérieux partenaire, permet de nous réinscrire dans la danse de la vie. Une danse respectueuse de l'Autre, et donc des autres qui en sont les parties. Une danse qui n'est pas gestion des «équilibres complexes» depuis une raison pure, un intellect, fut-il parfait ; mais une danse qui est recherche permanente de l'équilibre dans un incessant échange entre intériorité et extériorité.