Vœux 2017 : GATTAZ disrupte le Medef

En cette année électorale, le Patron des patrons est particulièrement inspiré. A moins que ce ne soit son spectre. Toujours est-il qu'il aborde dans son discours la nécessité pour les entreprises de hacker la politique, d'incarner un humanisme 2.0, de faire du numérique et de la disruption l'aiguillon de la transformation de l'entreprise en « cyb-organisation poïétique ». Il insiste sur la nécessité de bâtir de véritables chefs. Et enfin, il revisite et donne consistance à notre devise républicaine. Tant et si bien que l'on se demande si le Medef ne devrait pas être rebaptisé en «MADef».

Chère Présidente, Cher Président,

Chères amies, Chers amis.

 

En cette année électorale, je veux vous adresser un message véritablement enthousiasmant.

 

Mes amis, nous allons HACKER LA POLITIQUE.

 

Oui, hacker la politique parce que c'est désormais une nécessité. On le voit avec le péril écologique, le péril terroriste, le péril du chômage, le péril nationaliste. Nous avons une responsabilité à l'égard de tous ces fléaux. Ne pas s'en saisir, c'est non seulement se condamner mais c'est être coupable. Nous, les chefs d'entreprise sommes des hommes et des femmes responsables. Et nous acceptons de répondre de notre responsabilité. Non seulement nous l'acceptons, mais nous la revendiquons. C'est pour cela que nous entrons en politique.

 

Nous entrons en politique car nous sommes au plus près des préoccupations des Français. Mais surtout, nous entrons en politique parce que nous sommes les seuls à pouvoir les "empuissanter". Pardonnez-moi ce barbarisme. Les "empuissanter", c'est-à-dire leur redonner la capacité d'agir, la perspective d'un mieux, une vision d'avenir désirable, qui les concerne, et à laquelle ils peuvent contribuer. C'est toute la différence d'avec une politique publique qui décide d'en haut pour l'ensemble de la société, et qui finalement s'adresse à ses concitoyens de façon anonyme et indifférenciée. Dans nos entreprises, nous avons le privilège de connaître les visages de ceux qui, d'une certaine façon, votent chaque jour pour nous. Nous les côtoyons, nous les connaissons.

 

Le Medef cette année encore ne donnera pas de consigne de vote. Et d'ailleurs le Medef n'attend rien des programmes des candidats qu'ils soient de droite ou de gauche. Nous sommes bien placés pour savoir que la réalité économique ne se conforme pas à des programmes. La Vie mes amies est plus riche et créative que cela. Elle ne se laisse pas domestiquer par des mesures. Elle finit toujours par déborder.

 

Nous, le Medef, entrons en politique mais sans programme. Car nous ne sommes pas des machines. Nous sommes des hommes et des femmes qui avons appris à nous défaire de toutes les idéologies, à nous émanciper du clivage gauche-droite. Nous sommes des pragmatiques. Mais nous avons un idéal! Car nous ne sommes pas que des mains qui équipent le monde. Nous ne sommes pas que des "équipementiers". Nous avons un DESIR que je veux réaffirmer en ce début d'année.

 

Quel est ce désir, mes amis? Vous le savez vous qui œuvrez, qui luttez chaque jour pour subsister et vous développer : la PERMANENCE. Oui la permanence dans un monde qui bouge, duquel émerge des opportunités mais aussi des forces adverses, d'âpres concurrents. Vous qui êtes à la barre de vos navires, vous qui avez pris la mer, vous savez. Vous savez l'importance de la ligne de flottaison. Mais vous savez aussi que sans un but, vous n'avancez pas. Et que si vous n'avancez pas, vous êtes à la merci des vagues scélérates.

 

Et il en est d'énormes qui surgissent de toutes parts. Les GAFA, ces géants du numérique qui "disruptent", qui bouleversent nos marchés. Devant cette menace sans équivalent, il nous faut un cap, un axe, une colonne vertébrale autour de laquelle nous rassembler, nous unir sans rien perdre de notre agilité. A ces géants, nous répondrons par l'ARMADA.

 

Mais pour qu'il en soit ainsi, il faut bien qu'une même âme nous anime. Et c'est pourquoi il est de notre intérêt égoïste, aussi, d'entrer en politique. Nous avons besoin d'unir nos forces tout en étant plus que jamais agiles. Au-dedans de nos entreprises comme au dehors. Et pour cela, il nous faut bâtir un même état d'esprit. Un état d'esprit qui nous anime, qui inspire nos actes, nos décisions, nos choix.

 

Le monde nous regarde. Notre responsabilité est grande car les fléaux qui sont les nôtres, les périls auxquels nous faisons face sont malheureusement ceux du monde entier. Serons-nous à la hauteur de notre renommée? Serons-nous à la hauteur de l'héritage culturel que nous avons reçu et saurons-nous le vivifier? Nous n'avons plus le choix mes amis. L'heure est venue de relever la tête!

 

Nous pouvons être fiers du message que nous portons. Quel est-il ce message? L'HUMANISME bien sûr! Mais un humanisme revivifié. Un humanisme pragmatique. Un humanisme qui se coltine au réel. Un humanisme qui ne donne de leçon à personne, et qui, justement, parce qu'il ne donne de leçon à personne intrigue et est regardé.

 

Cet humanisme 2.0, à l'heure du numérique, n'est pas un rempart, une ligne maginot. Il est un élan, une force d'élévation virale qui contamine. D'abord au sein de nos entreprises. Et plus tard au-delà de nos frontières. Car il est une NOUVELLE FRONTIERE.

 

Nous avons brillamment colonisé l'espace. Il nous faut réapprendre à COLONISER LE TEMPS. Réapprendre, car nous ne pouvons plus nous projeter dans l'avenir à la façon d'antan. A la façon des plans stratégiques de l'ancien Commissariat au Plan. Ce temps-là, horloger, mécanique, est révolu. Car le futur que nous façonnons est moins que jamais reconduction du même. Moins que jamais réplique du passé. Moins que jamais conforme à ce que nous avions projeté. Encore une fois, la vie déborde. Nos entreprises seront créatives et innovantes ou ne seront plus.

 

La vie déborde disais-je. A nous de l'apprivoiser. A nous de la domestiquer. A nous de ne pas nous faire déborder par elle. Sinon, c'est le chaos.

 

Et c'est pour cela que nous devons réapprendre à coloniser le temps, c'est-à-dire à nous réinscrire dans LE TEMPS LONG, celui des cathédrales. Celui qui enjambe et couronne les générations. Le temps long n'est pas lenteur. 60 années ont suffi pour bâtir l'essentiel des cathédrales qui ornent nos paysages avec tant de force et de beauté. Gageons qu'il en faudra encore moins pour accoucher d'un patrimoine qui défie le temps. Un patrimoine non pas transhumain, mais transgénérationnel.

 

Le temps long n'est pas lenteur mais il n'est pas non plus agitation. Il ne suffit pas de s'associer à des incubateurs. Il ne suffit pas d'importer la culture startup dans nos entreprises, ni de développer l'intrapreneuriat. Même si tout cela est très bien, ne faisons pas du numérique l'opportunité de réinventer l'eau chaude. Uber, c'est du réchauffé. Nous pouvons faire mieux que cela. Nous pouvons faire du numérique L'AIGUILLON DE NOTRE RENAISSANCE.

 

Car nous sommes à la croisée des chemins. Soit nous investissons le numérique de façon aveugle, en multipliant les investissements de-ci de-là, dans l'espoir de monter dans le train d'une des startups mondiales de demain. Et dans ce cas, seuls les chanceux seront élus, et les autres disparaîtront. Soit nous avons compris qu'il nous faut d'abord et avant tout cultiver notre intériorité, sonder notre âme, faire droit au feu qui brûle en nous plutôt qu'aux lumières qui brillent au dehors. Nous ne pouvons certes pas savoir comment à l'avance nous "disrupter" nous-mêmes. Nous ne pouvons pas savoir comment nous ferons notre métier demain. Mais nous pouvons apprendre à nous diriger, à nous orienter en dépit de l'absence de visibilité. Et pour cela, il nous faut développer nos SENS. Adjoindre à notre vision l'ECOUTE de notre corps. De notre corps social bien entendu. De nos parties prenantes et en premier lieu de nos collaborateurs.

 

C'est en cela que le défi du numérique nous oblige à investir le champ du politique. Ecouter notre corps social, c'est faire droit à ses désirs. Mais pas seulement matériels. Ses désirs d'élévation aussi. Ses désirs d'un monde meilleur. Ses désirs de contribuer à sa transformation et à son déploiement. Ce n'est que comme cela que l'homme se réalise, vous le savez mieux que les autres. Et alors il jette toutes ses forces et son génie dans la bataille. Et le génie de notre peuple est grand. C'est comme cela que nos entreprises pourront bénéficer de l'engagement indéfectible des collaborateurs et de leur créativité. Mais tout ça vous le savez déjà. Reste à le PERMETTRE.

 

Permettre, c'est LIBERER l'entreprise de ses entraves. De ses entraves extérieures, et le Medef y travaille, comme vous le savez, avec ses partenaires syndicaux et gouvernementaux. Mais plus encore ce qu'il faut c'est libérer l'entreprise de ses entraves intérieures. Et elles sont puissantes. Il s'agit d'opérer une mue, rien de moins. De passer de l'organisation machinique qui contraint, à la CYB-ORGANISATION POÏETIQUE qui libère. Une organisation qui s'appuie à la fois sur le digital, machinique, cybernétique, et sur l'acte créatif, poétique et visionnaire. Une organisation qui allie le FAIRE et le SENS.

 

Or aujourd'hui nos mains s'agitent, fabriquent, mais sont par trop aveugles. Depuis la station spatiale ISS et de nuit, nous voyons mieux notre activité tellurique. Elle dessine des coulées de lumière qui ressemblent à des coulées de lave, incendaires et destructrices. Il nous faut rendre la main solidaire de l'œil. Saint-Exupéry, à son époque déjà, l'exprimait ainsi :

Il me semble que quelque chose de neuf est en formation sur notre planète. Les progrès matériels des temps modernes ont certes reliés les hommes par une sorte de véritable système nerveux. Les liaisons sont innombrables. Les communications sont instantanées. Nous sommes matériellement unis comme les cellules d'un même corps. Mais ce corps n'a point encore d'âme. Cet organisme n'a pas encore conscience de soi. La main ne se sait pas solidaire de l'œil.

Rendre la main solidaire de l'œil suppose un CHANGEMENT DE REGARD RADICAL porté sur les collaborateurs ainsi que sur les autres parties prenantes de l'entreprise. Un regard qui ne voit pas en l'autre quelqu'un contre lequel défendre ses intérêts, mais quelqu'un sur qui porter son attention. Passer de l'INTERÊT à l'ATTENTION, voilà le secret.

 

Et pour ça, il nous faut des CHEFS, de véritables chefs. Des chefs sachant exprimer mieux encore leurs subordonnés que ces derniers ne le feraient eux-mêmes. Des chefs capables de voir en l'autre plus grand qu'il ne se voit lui-même. Des chefs exigeants donc, mais qui endossent la responsabilité des échecs de leurs subordonnés. Des chefs qui ont le courage de dire leur impuissance et qu'ils ont besoin d'eux. Des chefs qui ne rougissent pas de leur supériorité hiérarchique, parce qu'ils incarnent mieux qu'aucun fronton républicain ce qu'est l'EGALITE1.

 

Une égalité qui n'est pas arasement, aplatissement, horizontalité mais une égalité devant ce PLUS GRAND QUE SOI COMMUN A TOUS qu'est l'entreprise et auquel chacun se subordonne. A condition bien sûr, et c'est là l'important, que l'entreprise elle aussi se subordonne à plus grand qu'elle-même. Et ce plus grand qu'elle-même, c'est bien sûr l'humanité. Et elle ne peut la défendre et la promouvoir que si elle en est habitée.

 

Mes amis, la disparition de la biodiversité, les attentats terroristes, la progression des inégalités, les votes extrémistes sont autant de maux qui nous adressent un message. Ils sont les symptômes de notre profonde désorientation. Face à cela, il nous faut FAIRE SENS comme je le disais.

 

Nous ne manquons pas d'emplois ; nous manquons de chefs! Notre responsabilité première est de bâtir des chefs. Des chefs inspirés, attentifs, courageux. Pas des nounous! Les hommes n'ont que faire d'être dorlottés. Ou alors c'est qu'ils dorment! Ils peuvent bien vous dire ce qu'ils veulent : de l'argent, du confort, une retraite, des vacances ou encore un verre à la terrasse d'un café ; ce n'est pas ça qu'ils désirent. Ce qu'ils veulent c'est exister, c'est de la ferveur, c'est de la fierté. Et s'il vous disent qu'ils désirent prendre un verre à la terrasse d'un café, au lendemain d'un attentat, que croyez-vous qu'ils veulent? Un verre ou le sentiment de faire front, de faire cause commune face à l'adversité, d'«ÊTRE DE» quelque chose, et en l'espèce de la France? Et c'est cela la véritable FRATERNITE.

 

Croyez-moi mes amis, les fruits sont mûrs et ils n'attendent que des bras accueillants pour s'y jeter. A défaut, ils se jetteront dans ceux qui les leur tendent... Nous manquons de bras, de chefs et d'entreprises pour tous les accueillir. Bâtissons des chefs et ils afflueront : les hommes comme les capitaux. Et FAISONS DE LEUR DESIR D'ELEVATION LE MOTEUR DE NOTRE CROISSANCE.

 

Bâtissons des «chefs d'œuvre» et pas des contremaîtres. Des métachefs et pas des petits chefs. Des chefs capables d'attention, à leurs émotions d'abord et puis à celle des autres. Le temps est venu de passer de l'éloge des forts à l'éloge de la faiblesse. Et ce n'est pas être faible. C'est au contraire être fort. C'est être suffisamment fort pour n'avoir pas peur d'accueillir ses affects, ses doutes, ses interrogations. C'est s'ouvrir à l'autre. C'est être fort des autres. C'est passer de Terminator à Avatar. De la Terre à Pandora. De Prométhée seul, à Deucalion et à Pyrrha. De Prométhée déchaîné et enchaîné, à Prométhée, assagi et libéré. Du feu mental dévastateur, à la chaleur réconfortante de l'amour. Et c'est enfin renouer avec la sidération, l'émerveillement devant le mystère. Comme Victor Hugo nous y invite, par ce poème :

L'heure approche. Espérez. Rallumez l'âme éteinte !
Aimez-vous ! aimez-vous ! car c'est la chaleur sainte,
C'est le feu du vrai jour.
Le sombre univers, froid, glacé, pesant, réclame
La sublimation de l'être par la flamme,
De l'homme par l'amour !

 

Déjà, dans l'océan d'ombre que Dieu domine,
L'archipel ténébreux des bagnes s'illumine ;
Dieu, c'est le grand aimant ;
Et les globes, ouvrant leur sinistre prunelle,
Vers les immensités de l'aurore éternelle
Se tournent lentement.

Puissions-nous mes amis nous tourner lentement mais sûrement. Faisons de nos entreprises des cathédrales  célébrant l'humanité. Et j'invite toutes celles et ceux, Entrepreneurs, Dirigeants et Managers qui s'engagent sur cette voie à partager ces vœux.

 

Merci infiniment.

 

Vive l'Entreprise, Vive le Medef, Vive la France!

 

  • 1. Quelle pierre de l'édifice reprocherait à la clef de voûte d'être clef de voûte? Et comment la clef de voûte mépriserait-elle aucune des pierres? Nous voilà assis l'un en face de l'autre à égalité. La seule égalité qui ait une signification. Citadelle p512 - Saint-Exupéry